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48 heures en immersion avec les policiers de la Bac de Rennes [Vidéo]

« Nik la BAC ». Voilà ce que les enfants peuvent lire, dès leur plus jeune âge, sur le toboggan de l’aire de jeux du quartier du Gros Chêne, à Rennes. Popularisées par le cinéma ou certaines émissions de télé, les Brigades anticriminalité (Bac) sont devenues le symbole d’une certaine forme de police. Leur réputation est ambivalente.

Elles attirent les jeunes fonctionnaires désireux d’intégrer un service, considéré comme l’élite des unités de voies publiques, autant qu’elles cristallisent les haines. Celles des voyous et des dealers, qu’elles harcèlent jour et nuit, mais aussi de certains politiques. Le 23 septembre, Jean-Luc Mélenchon s’est carrément déclaré favorable à leur dissolution. Le leader de La France insoumise les juge trop « brutales » et « pas assez républicaines ».

Dans le même temps, les victimes des attentats de Paris célébraient pourtant l’action « héroïque » de deux de leurs policiers au procès du 13-Novembre. Sans accord de leur hiérarchie, ni équipements adaptés, un officier de la Bac 75 N et son chauffeur ont pénétré dans le Bataclan quelques minutes après le début de la tuerie. Ils ont sauvé des centaines de vies en tuant l’un des terroristes, qui tenait en joue un otage sur la scène de la salle martyre.

Des flics expérimentés

Flic d’élite, héros ou dangers publics ? Le Télégramme a embarqué pendant 48 heures avec la Bac de Rennes pour se faire une idée. Dans la capitale bretonne, elle compte 39 fonctionnaires, répartis en deux équipes de jour et de nuit. Tous sont des flics expérimentés. Ils ont été formés et cooptés pour intégrer cette unité dont les premières antennes ont été créées au début des années 70, en périphérie de Paris. Leur essence ? « Taper des flags » en faisant preuve « d’initiative », là où les services classiques sont mobilisés par les interventions courantes.

Habillés en civil, les « baqueux » circulent à bord de voitures banalisées. Leur objectif est de se fondre dans le décor pour mieux surprendre leurs « clients ». « On nous appelle jamais quand c’est pas grave. On nous demande d’être pas loin quand ça risque de l’être. On nous dit d’y aller en premier quand ça craint », résume Paul (1), l’un des chefs de groupe Nuit.

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Sur le terrain, au quotidien, les Bac traitent d’abord les phénomènes de délinquance qui gangrènent les villes en 2021. À Rennes, le jour, cela consiste à « harceler » les trafics de stups. La nuit, ce sont les auteurs de violences, souvent commises sur fond d’alcool, dans le centre-ville festif.

« Primo intervenants » en cas d’attaque terroriste

Sur le papier, les missions dévolues aux Bac se sont multipliées au fil des années et des promesses des responsables publics, souvent prompts à se valoriser en les mettant en avant. Pourquoi les Bac ? « Parce qu’on est un service qui marche très bien », pense Paul. Luttes contre les violences urbaines, le trafic de stups, le hooliganisme... Il arrive aussi aux Bac de sécuriser des déplacements ministériels.

Depuis les manifs contre la loi Travail en 2016, elles participent au maintien de l’ordre en allant « percuter » les casseurs au cœur des cortèges. Depuis le Bataclan, ses policiers sont aussi officiellement « primo intervenants » en cas d’attaque terroriste. Moins connue mais tout aussi précieuse, leur présence assidue sur le terrain permet aussi de faire du renseignement. « On est les oreilles et les yeux des autres services », confirme Paul. Trente ans après leur généralisation sur tout le territoire français, les Bac sont donc devenues l’indispensable couteau suisse de l’Intérieur. « Quand on coupe, on ne va pas très profond, tempère Fred (1), responsable d’une équipe de jour. Nous, on est là pour interpeller en flagrant délit, pas pour faire des enquêtes qui font tomber des grands bandits ».

Des parkings aux arrière-cours les plus reculées

En cette matinée de septembre, Fred et ses collègues ont un objectif : « Péter Salil (1) ». Quelques semaines auparavant, l’ADN de ce « client » bien connu a été retrouvé sur un sac, découvert par des habitants, contenant des stupéfiants. Ce matin-là, les fonctionnaires sont donc en mode « scanning ». Ils observent et contrôlent tout. Leur Skoda noire glisse sur l’asphalte. Elle se faufile entre les parkings, jusqu’aux arrière-cours les plus reculées. Salil ? « On le connaît très bien, explique un policier. Il deale à Copenhague (un lieu de trafic rennais). Il est toujours accompagné de Nassim, son cousin, qui trafique aussi ».

Il est 11 h 30. Les points de vente de stups vont ouvrir. Chaussés de claquettes et casquettes criardes sur la tête, les guetteurs se mettent tranquillement en place. Cinq consommateurs aux mines patibulaires les attendent déjà. À la vue de l’équipage de Bac, aucun d’eux ne bouge. Tranquillement, les policiers contrôlent les identités et effectuent des palpations de sécurité. Via leur « Neo », une sorte de smartphone, ils les passent aux fichiers. L’objectif est de s’assurer qu’ils ne sont pas recherchés pour d’autres délits ou qu’ils ne font pas l’objet d’interdiction de paraître dans le périmètre où ils se trouvent. Les échanges sont globalement courtois, le ton un brin paternaliste. Les policiers leur ordonnent de mettre à la poubelle les détritus qui jonchent le sol où se nouent les transactions.

Les patrouilles s’enchaînent en totale autonomie. Elles sont bercées par les cris des guetteurs postés dans les quartiers. Ils hurlent « Ara (2) zipette » ou « Ara beuh » selon le côté de la rue emprunté par les policiers. Telle une frontière invisible, l’artère délimite les marchés. À droite, c’est le royaume de la cocaïne, surnommée Zipette, ou de l’héroïne. À gauche, c’est celui du cannabis et de l’herbe, surnommée « Beuh ». Les habitants entendront donc ces cris, hurlés en fonction des allées et venues des policiers, jusque tard dans la nuit.

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Quinze longues minutes de traque

En milieu d’après-midi, une des patrouilles repère Salil, pile là où les policiers imaginaient le trouver. Il est accompagné de son cousin. Le duo se dirige vers un grand centre commercial. La Bac « Alpha » le piste, de loin. La Bac « Bravo » entame un sprint pour le rattraper. Après 15 longues minutes de traque, le gamin de 18 ans est interpellé dans une galerie marchande. Il est menotté et ramené au commissariat. Là, un officier de police judiciaire prend le relais pour taper le PV de l’interpellation. Il fera bien attention d’y mettre la nouvelle phrase clé : « La consultation du fichier X pour lequel nous sommes expressément habilités permet de déterminer que... » « Depuis juillet, une nouvelle directive nous oblige à écrire cette phrase sinon notre procédure est caduque. C’est un énième alourdissement de la procédure. La simplification n’est pas pour demain... », peste-t-il. Salil a été placé en garde à vue. Il est 20 h. L’équipe Nuit succède à celle de jour.

Dans la Skoda, les policiers multiplient les vérifications de plaques d’immatriculation via leur Neo. En évidence sur le tableau de bord, est accroché le fichier des voitures volées. Un démarrage brutal, un demi-tour bancal, un modèle d’automobile particulier... Le moindre signe peut les motiver à suivre discrètement le véhicule, le temps de passer au crible les différents fichiers. En cas de doute, ils actionneront le « 2 tons » pour stopper la voiture et approfondir le contrôle.

Le danger « peut venir à tout moment »

La radio est silencieuse. Elle peut, néanmoins, tout faire basculer en quelques secondes. Le danger ? « Il peut venir à tout moment, à l’angle de chaque rue. On ne sait jamais ce qui va se passer. C’est ce qui fait le sel de notre métier », explique Rodolphe, 20 ans de Bac au compteur. La veille, on a fait « une bonne nuit », rigole le policier. Un cambrioleur a été serré en flagrant délit. Quelques minutes après, les fonctionnaires ont aussi mis fin à une rixe opposant un mineur étranger et des noctambules en plein centre-ville historique. « Quand on est arrivés, tout le monde lui courait après. Ils venaient de mettre des coups de tesson de bouteille à trois personnes qui s’étaient interposées lors d’un vol. L’une des victimes a eu une vingtaine de points de suture sur le visage. On est encore passé à deux doigts d’un drame... »

La nuit, ces violences, souvent imputées à des mineurs délinquants étrangers, sont la phobie des « baqueux ». Pour les contrer, ils opèrent parfois de longues surveillances, menées à pied. Elles les conduisent à se planquer dans des halls d’immeuble, derrière des fourgons de livraison, des aubettes... C’est « le jeu du chat et de la souris ». Sauf que, là, le « chat » dispose d’un 9 mm à la ceinture. Cette nuit, les fonctionnaires rennais vont passer des heures à « filocher » un groupe suspect. L’un de ses protagonistes a été interpellé, vers minuit, après avoir commis un vol avec violences à la sortie d’un bar de nuit. Au petit matin, la petite bande se disperse. Aucun nouveau délit n’a été commis. Les jeunes se sentaient épiés. À juste titre. La Bac sait réprimer. Sa seule présence permet aussi de dissuader.

1. Prénoms d’emprunt

2. Ara signifie serpent en arabe

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